Vous me direz, à quoi bon faire le récit d’un échec ? Sans doute parce que c’est moins cher qu’une séance chez le psy et tout aussi efficace.
Il n’entre pas dans mon intention non plus de faire pleurer dans les chaumières. Ce n’est que la 4ème fois que j’abandonne sur cette distance. A Belvès, mon record établi sur l’ancien parcours en 1994 était de 70 km. J’avais prolongé jusqu’à un improbable 88ème km sur le parcours plus roulant de Chavagnes en Paillers en mettant mon corps à la torture. J’ai eu la faiblesse de croire que 16 ans après, j’étais peut-être devenu un autre homme, plus fort dans mon corps et dans ma tête.
Pourtant, tout se présentait plutôt bien avec une préparation qui s’était déroulée dans d’excellentes conditions et dans le respect de l’évangile selon Saint Bruno Heubi « Courir longtemps » qui était devenu mon livre de chevet. J’avais à mes côtés Benoît, un accompagnateur zélé qui avait choisi de venir de Toulouse à vélo histoire de s’échauffer les gambettes sur 170 km avant de prendre le départ à mes côtés samedi matin. Ma petite famille était elle aussi de la partie pour me soutenir le long du parcours. Bref, j’étais comme le Roi Carotte mais c’était sans compter sur la fragilité d’un système gastrique récalcitrant à l’effort prolongé.
Sur la ligne de départ, nous sommes près de 800 à nous élancer dont 500 espèrent bien revenir sur Belvès alors que les autres, plus raisonnables, envisagent de terminer leur périple à Sarlat.
Après un petit tour de village aux côtés de Jean-Marc, nous voici lancés dans la descente où je prends garde avant tout au respect de mon allure spécifique. J’en profite pour échanger avec les vieux briscards de l’ultra qui me racontent quelques une de leurs folles aventures où le temps passé à courir ne se mesure plus qu’en jours. Respectant scrupuleusement ma feuille de route alimentaire, je m’astreins à boire une gorgée de potion magique toutes les 10 minutes. La journée s’annonce chaude et ce n’est clairement pas une bonne nouvelle pour moi. Au 8ème km nous retrouvons nos accompagnateurs qui avaient devancé le départ afin de ne pas perturber le peloton trop compact. Benoît se glisse à mes côtés et nous mettons au point notre communication qui reste guidée par notre discrétion commune. Au 20ème km nos supporters sont là et c’est bien agréable de les voir. Un peu plus loin, c’est Richard qui a fait le déplacement. Il court quelques centaines de mètres à mes côtés et participe à la fête. Le soleil commence à taper fort et les organisateurs distribuent des bobs. J’en saisi un au passage par précaution. Le parcours se révèle plus difficile que je l’imaginais et les côtes succèdent aux côtes. La soif commence à me saisir mais j’hésite à boire plus. Je sais que mon estomac n’acceptera pas d’être noyé. J’ai mangé un des petits sandwichs au fromage que je m’étais préparé. Cet encas chasse agréablement le goût sucré qui commence à gagner ma bouche. J’ai beau me remémorer toutes les belles et longues sorties effectuées sans problème ces derniers mois à l’allure spécifique, je sens bien qu’aujourd’hui je suis beaucoup moins à l’aise. La chaleur et le parcours n’expliquent pas tout, il y a bien un syndrome 100 km dans mon corps. Lorsque je passe le cap du marathon en 4h20′, les signaux ne sont pas bons. Pris des premiers vomissements, je revis la douloureuse et lente descente aux enfers déjà connus lors de mes précédentes tentatives sur la distance. Je sais d’ores et déjà qu’il me sera impossible de rejoindre l’arrivée. Je ne peux désormais plus m’alimenter. A la moindre petite gorgée d’eau ingérée, mon estomac se révolte. Et pourtant, Dieu que j’ai soif ! Je ne parviens même plus à apprécier le formidable environnement de ce parcours. La belle piste cyclable ombragée qui nous conduit à Sarlat me paraît être un véritable chemin de croix. Je ne parle plus et Benoît a compris même s’il fait tout ce qu’il peut pour maintenir l’espoir. Je me dis que le plus raisonnable est d’abandonner aux 50 km à Sarlat. J’imagine y retrouver ma famille et en terminer là. Bon, finalement la famille n’est pas là et je passe ce ravitaillement comme un zombi, je ne peux de toute façon rien avaler. Juste une bise à Marie-Claude qui m’encourage. Au 55ème km, je fais un arrêt prolongé à l’ombre d’un arbre. Benoît tente de me faire manger un peu de pain afin de calmer mes spasmes stomacaux. Des coureurs viennent me soutenir, il y a une énorme solidarité dans ce monde de l’ultra. Je suis submergé par une vague de désespoir, les larmes coulent. C’est fini, je dois accepter l’échec et faire le deuil de cet objectif qui me tenait tellement à cœur. Je me relève pourtant et lorsque j’aperçois Jean-Marc, je me dis que ce serait bien de faire un petit bout de chemin ensemble. Je lui emboîte le pas et tente de maintenir son allure. J’ai la tête basse et le masque de l’épuisement se lit sur mon visage. 60ème km, je m’accroche, nous passons devant nos supporters qui comprennent bien que rien ne va plus pour moi. Maëlle se porte à mes côtés pour courir et m’encourager, de nouvelles larmes jaillissent. Mais c’est donc que j’ai encore un peu de liquide dans mon corps !
Sur les périodes de marche, je ne parviens pas à suivre le rythme de Jean-Marc. Je l’exhorte à ne plus s’occuper de moi et à continuer sa course. Il me faudra lui demander plusieurs fois pour qu’il accepte enfin. Désormais, je ne peux même plus courir. Je marche, je ne sais pas pourquoi mais je marche, l’échine courbée et proche de l’épuisement. Benoît me conseille d’adopter un rythme plus dynamique afin de casser la lente agonie qui s’installe. Je tente mais retombe vite, j’ai l’impression de traverser un désert, mon objectif est le prochain oasis. Au prochain village c’est sûr je m’arrête. Je m’assois sous le préau et m’affale, la tête sur la table. Dormir, je veux dormir et ne plus courir. Je rentre dans les locaux des secours pour m’allonger plus confortablement. Je suis pris en charge, tension, rythme cardiaque … La réhydratation par voie naturelle échouant inexorablement, le médecin tente la perfusion. Après trois tentatives qui vont me laisser les bras en compote, il renonce. Dormir, je veux dormir et ne plus courir. Oui bien sûr mais il faut quand même boire et là ce n’est pas gagné ! Je vous passe les détails des étapes de la réhydratation qui se heurtent à la révolte de mon estomac maltraité. Mireille et Maëlle sont venues à mon chevet et constatent les dégâts. Benoît est parti finir le parcours et rejoindre Jean-Marc qui doit maintenant approcher de l’arrivée.
Marie-Claude est venue nous chercher, je ne suis guère vaillant mais l’idée de retrouver un lit pour y dormir me donne l’énergie nécessaire à quitter le poste de secours. Je remercie malgré tout le docteur parce que je ne suis pas rancunier. Dans la voiture je reçois un appel de l’ami Moulay qui s’inquiète de mon sort et qui me berce de paroles réconfortantes. Je n’arrive plus à parler, ma bouche est collée, je n’ai plus une goutte de salive. Le chemin me parait bien long en voiture, je n’imagine même pas ce que cela aurait pu être en courant. On aperçoit ça et là des concurrents qui en terminent. Je m’aperçois que je ne suis vraiment plus du tout dans la course et que je ne parviens plus à m’y intéresser. Dormir, je veux dormir et ne plus courir.
Je décline l’invitation au repas périgourdin que mon estomac me déconseille fortement et après une douche bienvenue c’est avec un délice non dissimulé que je retrouve mon lit et ma bouteille de Perrier.
Je reçois tout un tas de petit SMS des amis qui me font chaud au cœur et mes yeux se ferment entre deux gorgées de boisson pétillante. Je peux enfin dormir …..
Olivier